Le football féminin manquerait de médiatisation.
Depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, Salvatore Curaba reproche aux médias de ne pas considérer suffisamment le football féminin. Ces dernières semaines, le président de la RAAL a profité de l’extrême médiatisation son club pour réitérer un discours selon lequel les filles du ballon rond manquent de visibilité.
Le message est clair, presque accusateur. Toutefois, au-delà de la critique, une véritable question se pose : le football féminin intéresse-t-il vraiment ? Le nœud du problème ne réside sans doute pas dans la simple couverture médiatique de la discipline.
Dans les faits, médiatiser ne suffit pas. L’intérêt ne se décrète pas à travers un article ou un reportage. Il se construit. Or, dans un pays où le football masculin peine à attirer plus d’une dizaine de spectateurs pour une rencontre de division inférieure, espérer capter du public autour des filles relève de l’utopie.
Sans intérêt, pas d'audience
On aurait presque tendance à l’oublier : la presse est une industrie. À l’instar de chaque industrie, les entreprises ont un objectif de rentabilité. Elles doivent vendre pour (sur)vivre. Si l’on excepte de rares anecdotes et belles histoires, le football féminin ne génère que trop peu de clics. On peut réaliser le meilleur sujet du monde : sans intérêt, il n'y a pas d'audience.

Un exemple ? À visibilité égale, l'article d'un transfert en cinquième division masculine fait, à l’heure actuelle, plus de chiffres qu’un résumé de match de troisième division féminine.
Pourtant, tout n’est pas noir chez les dames. Des clubs bossent bien. Des filles jouent avec envie. Les sourires sont là, les efforts aussi. Sur certaines pelouses, l’ambition est réelle.
Les mêmes maux
Hélas, les grands maux du football masculin, particulièrement dans les séries provinciales, se concentrent aussi dans les divisions inférieures féminines. On y trouve de tout : des équipes B en pagaille au coup d’envoi de la saison, des forfaits en cascade chaque semaine, des scores assassins tous les week-ends.
Cela n’est rien à côté des divisions mal équilibrées, où des filles d’expérience affrontent des débutantes ; à côté des règlements absurdes de la fédération, où des équipes pourtant championnes de leur série doivent encore disputer un tour final interprovincial… qui peut leur coûter une montée sur le fil.
Résultat : ces formations recommencent une saison dans une série trop faible, où la concurrence (si tant est qu’il y en ait) est réduite à néant. In fine, le niveau stagne.
Performer pour exister
Pour intéresser le grand public, il faut de l’humain. Il faut des projets. Mais pas seulement. Il faut des performances aussi. Du haut niveau. De l’élite. Des trophées. La visibilité passe par là.
Le récit d’une équipe qui titille les grosses écuries de Super League, qui s’invite chaque saison en Coupe d’Europe, qui accueille des adversaires prestigieux et tient tête aux mieux armées : ça, ça parle. Dans une discipline aussi discrète que le football féminin, les résultats comptent. Et par résultats, on entend des matchs serrés, des victoires arrachées, des frissons, des exploits.
Le foot féminin... n'est pas du foot
Il faut peut-être arrêter de voir le football féminin comme du football. Il faut le considérer comme un autre sport. Un nouveau sport. Avec ses propres subtilités, ses propres codes, son propre public. Ses propres règles, pourquoi pas.
Trop souvent, on a imaginé que les fans de football allaient automatiquement s’éprendre de cette version du jeu, simplement parce qu’elle portait le même nom. Il n’en est rien. Le marché du football, tel qu’on le connaît, est déjà saturé. Consommé à toutes les sauces. À côté de cette offre masculine intense et spectaculaire, le football féminin semble trop léger, trop lisse.
Quant au fidèle supporter d’un club, celui qui parcourt le pays pour soutenir son équipe, il n’est pas forcément le public cible. Il ne va pas s’enthousiasmer pour un match de l'équipe B, des jeunes ou de dames, sauf cas exceptionnel. Peut-être ira-t-il une fois ou deux par saison, en cas d'affiche alléchante. Juste par curiosité ou fidélité à ses couleurs (dont il supporte surtout l'équipe fanion, rappelons-le).
Une véritable force
Attention, tout n’est pas perdu. L’espoir existe. Parce que le football féminin, lui, n’a pas encore été pourri par l’argent. On le pratique encore par plaisir. Pour l’amour du maillot. Pour les moments entre copines. Pour les troisièmes mi-temps. Pour les bonnes raisons. Et c’est peut-être là sa vraie force.
Oui, les médias peuvent accompagner. Relater des trajectoires humaines, mettre en lumière des visages et des histoires. Mais le football féminin a aussi un devoir : celui de s’affirmer. D’exister par lui-même. Pas comme une pâle copie de son pendant masculin. Comme une proposition différente.
Ouvrir un nouveau débat
Le public à aller chercher n’est pas forcément celui qui lit la presse papier ou qui regarde les chaînes sportives traditionnelles. Il est ailleurs. Sur TikTok, Twitch, Instagram. C'est là que les futures joueuses naissent. C’est là que les prochains fans se trouvent. Ce n’est peut-être plus à la télé. Ce n’est peut-être même plus dans les médias subventionnés par le pouvoir public.
Le football féminine manque-t-il de médiatisation ? C'est un débat de façade. Dès lors, la vraie question se pose. Comment le football féminin peut-il s'affirmer pour séduire son propre public ?
- Illustration : RAAL La Louvière
