La Louvière, des enfers aux portes du paradis : récit d’une résurrection

Près de vingt ans après l'avoir quitté, La Louvière retrouve le football professionnel.

Champions de N1, les Loups évolueront en Challenger Pro League dès le 18 août prochain. Avec ce dernier sacre, la RAAL retrouve ainsi une division qu'elle n'a plus côtoyée depuis... vingt-quatre longues années !

Entre-temps, les Louviérois ont remporté une Coupe de Belgique, disputé la Coupe UEFA mais surtout vécu l'enfer. Jusqu'à renaître de leurs cendres, en cinquième division, il y a sept ans seulement.

Comment passe-t-on de l'élite aux profondeurs du monde amateur ? Posez la question à la Royale Association Athlétique Louviéroise.

En 2003, les Loups ont écrit la plus belle page de leur histoire avant de connaître l'enfer. © David Claes

À l'issue de l'exercice 2005-2006, les pensionnaires du Tivoli se classent bons derniers de la Jupiler League. Cette saison-là, le matricule 93 est bousculé par de sombres histoires. Il est notamment question de matchs arrangés et de problèmes de trésorerie.

À la chute sportive s'ajoute une relégation administrative. À sec, les Centraux n'obtiennent pas leur licence professionnelle. Les Vert et Blanc, héroïques vainqueurs de la Coupe de Belgique trois ans plus tôt, basculent en troisième division.

Dans le Hainaut, on se rassure comme on peut : on dédramatise en se disant que les grandes écuries ne meurent jamais, que le retour de La Louvière au sein de l'élite n'est qu'une question de temps. Erreur. La reprise des entraînements, à la veille de l'exercice 2006-2007, s'effectue dans le doute, avec des gamins du cru livrés à eux-mêmes.

Déclarée en faillite le 27 juin 2009

La direction de l'époque, incarnée par l'ombre de Filippo Gaone, est fantomatique. Oui, l'activité footballistique perdure dans la tanière, mais la fin est proche. Elle sera prononcée le 27 juin 2009 avec la radiation d'un matricule qui, six ans auparavant, rendait fière la Belgique en inquiétant Benfica lors de deux fantastiques soirées européennes.

À l'aube de la saison 2009-2010, le Loup semble se muer en Phénix. Le matricule 94 du RACS Couillet est délocalisé et change de nom afin de permettre à la Cité des Loups de bénéficier d'un nouveau souffle.

Le Football Couillet La Louvière voit le jour. Le bébé, porté par feu Roberto Leone et Bruno Sita, a de l'ambition. Du moins, le croit-on. Après deux années d'existence sans résultat probant, le FCLL est invité à retourner dans le Pays Noir.

Le matricule 94 a d'abord été renvoyé à Charleroi pour finalement revenir au Tivoli, par la grande porte. © Le Soir

En coulisses, il se murmure en effet qu'un deal a été trouvé entre Jacques Gobert, bourgmestre de la Ville de La Louvière, et son vieux copain Murat Tacal, président de l'URS Centre, pour la création d'un grand club.

Détentrice du matricule 213, l'Union Royale Sportive du Centre rêve d'endosser la casquette de club phare de la région. Les Pierrots, historiquement nichés en périphérie louviéroise, se verraient bien voler vers les cimes du football belge.

Pour arriver à ses fins et fédérer les supporters de la défunte RAAL, l'Union du Centre est prête à brader une partie de son identité. À l'été 2012, l'Union Royale La Louvière Centre voit le jour. Le matricule troque ses couleurs rouges et bleues originales contre le bleu et le blanc, couleurs de la ville, dans le but de fédérer les supporters les plus réticents.

La magie opère. Un an seulement. En D3, le nouveau cercle réalise une saison fantastique. Hélas, La Louvière Centre se heurte à un concurrent de taille pour la montée : le Royal Mouscron Péruwelz. À distance, les deux formations se livrent bataille. L'issue est cruelle : le RMP, plus régulier au fil de la saison, décroche le titre. Engagée au tour final, l'URLC s'incline en finale de l'épreuve dans un Tivoli comble, mais démuni.

Une fausse bonne idée

Les saisons suivantes, les Unionistes clameront à nouveau, mais en vain, leurs grandes ambitions sportives. La gestion nébuleuse, les problèmes administratifs, les troubles financiers et le refus d'octroi de la licence professionnelle refroidiront rapidement le public de ce nouveau projet, ressemblant paradoxalement aux plus sombres heures de la vie footballistique louviéroise.

Rien, pas même le retour du vert et blanc ou le changement de présidence, ne sera en mesure de fédérer le peuple louviérois derrière ce projet où, in fine, ni les ex-Pierrots ni les anciens Loups ne s'identifient.

Dans le Centre, on s'est fait une raison : les plus belles années sportives sont loin derrière. Devenue, par la force des choses, l’unique club de la ville au plus haut niveau, l’URLC vivote entre la troisième et la quatrième division nationale, réforme du football amateur oblige. Dans ce contexte, le retour de La Louvière parmi les plus hautes sphères du football belge semble à des années-lumière. L'antre tivolien sonne creux.

Pourtant, Louviéroises et Louviérois s'émeuvent et se rassemblent. Nous sommes le 23 mai 2015 : Salvatore Curaba, entrepreneur local, est interpellé par la situation désastreuse du football louviérois.

Le fondateur d'Easi, boîte informatique à succès, un temps intéressé par la reprise du RAEC Mons, se dit prêt à racheter La Louvière Centre. La finalité ? Recréer la RAAL autour d'un dessein novateur dans le monde du football. Si les supporters se mobilisent rapidement derrière cette possibilité, ils déchantent presque aussi vite : Huseyin Kazançi, à la présidence de l'URLC, n'est pas vendeur.

L'histoire aurait pu s'arrêter ici. Sauf que Curaba est du genre têtu. En fin d'année 2016, le chef d'entreprise revient à la charge. Et tant pis si la direction unioniste n'est pas intéressée. Cette fois, l'ex-footballeur a une idée précise : relancer la RAAL La Louvière, quitte à démarrer l'aventure au plus bas de l'échelle, en quatrième provinciale.

Les bases d'une renaissance

L'annonce officielle intervient le 12 janvier 2017. Au cours d'une soirée protocolaire au Louvexpo, récompensant les personnalités louviéroises influentes, Salvatore Curaba prend la parole, sur un ton austère… et surprend avec un discours inattendu. Il s'engage à fédérer tous les Louviérois derrière un grand projet, matérialisé par la création d'un nouveau club de football.

En coulisses, les réunions s'enchaînent. Lors d'une première présentation aux curieux, Curaba et son équipe dévoilent les contours d'un projet ambitieux, surréaliste même, si l’on se réfère aux derniers déboires du football louviérois.

Alors qu'il n'y a rien, si ce n'est le nom de RAAL La Louvière, le chef de meute évoque une révolution sportive sous le signe de la transparence : joueurs déclarés, présentation publique des comptes, création d'un centre de formation, travail à long terme notamment pour le choix du coach, retour à l'échelon professionnel ou encore... construction d'un nouveau stade !

Déterminé, le président Curaba s’entoure d’investisseurs, de connaisseurs, de passionnés, de bénévoles. Il veut faire les choses dans les règles de l’art, sans rien laisser au hasard. C’est une réussite ! Quelques mois après l’annonce du retour de la RAAL, plus de 250 actionnaires soutiennent le projet.

Il y a sept ans, la RAAL est devenue le premier club participatif de Belgique. © RAAL La Louvière

Dans sa volonté d’innovation, partant du principe qu’un club ne peut appartenir à une seule personne, le chef de meute ouvre le capital du club à tous, y compris aux supporters. La Louvière devient ainsi le premier club participatif du pays.

Tandis que le patron d'Easi estime le lancement du club pour la saison 2018-2019, le destin donne un coup d'accélérateur. En ce début d'année 2017, Nino Manes fatigue. Le bonhomme, à la tête du Racing Charleroi Couillet Fleurus en D2 ACFF, n'est plus en mesure d'assurer la pérennité de son club. Il entend quitter la présidence du RCCF à l'issue de la saison, voire revendre son matricule au plus offrant.

Hasard de l'histoire, l’étrangement nommé Racing Charleroi Couillet Fleurus n'est autre que l'héritier du Football Couillet La Louvière, qui a mal vécu son retour dans le Pays Noir. Dans le paysage footballistique carolo, entre les Zèbres du Mambourg et les Dogues de la Neuville, il n'y a malheureusement pas de place pour les Rhinos des Fiestaux. Pas grave : le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Place au matricule 94

Si bien qu'après de nombreux rebondissements, Curaba et Manes accordent leur violon. Le 26 février 2017, le matricule 94 devient propriété de la RAAL La Louvière, appelée à retrouver la compétition dès l'exercice 2017-2018, après huit années d'un sommeil profond. Pour la première fois depuis 2011, deux clubs coexisteront au niveau national, à La Louvière : la RAAL et l'URLC.

Les plus fidèles supporters s’enflamment, à juste titre. Toutefois, en coulisses, la direction lance une course contre la montre. Il s’agit de bâtir un club, de A à Z, en moins de six mois. La tâche est ardue. En effet, les Loups doivent non seulement composer une équipe première, élaborer un staff sportif mais aussi relancer une école des jeunes.

Le club, qui a reçu l’aval de la Ville de La Louvière pour se produire au Tivoli lors des matchs à domicile, n’a pas de lieu pour s’entraîner. En résumé, il n’y a rien, ou presque… mais l’engouement est énorme. La flamme se ravive. Si bien qu’en un temps record, le puzzle se complète.

Au coup d’envoi de la saison, rien ne semble effrayer la meute, pas même des entraînements délocalisés à Ecaussinnes ou l’établissement du centre de formation dans le vétuste et spartiate complexe Saint-Julien.

En 2017, la RAAL a redécouvert les infrastructures spartiates du complexe Saint-Julien. © RAAL La Louvière

En dépit d’une préparation semée d'embûches, invisibles à l’œil nu, le moral est au beau fixe. Le recrutement laisse entrevoir de belles personnes, avant de bons footballeurs. Il en va de même pour l'organigramme, composé avec attention par les dirigeants centraux.

Preuve de l’engouement autour du club, la première journée de championnat, disputée à La Louvière, attire les foules. Face à Wavre, devant près de 2.000 spectateurs et avec la bénédiction des 180 anciens joueurs du matricule 93, la nouvelle RAAL est adoubée et triomphe sur un score fleuve (4-1). Les astres sont alignés. C’est écrit, vert sur blanc : les Loups sont prêts pour une grande épopée vers les cimes du football belge.

La saison 2017-2018, en D3 ACFF, est couronnée de succès. Les ouailles de Frédéric Taquin remportent le titre au terme d’un championnat à rebondissements, où Centraux et Borains se livrent un mano a mano.

L’issue se dessine lors de l’ultime journée de championnat, au Tivoli. La Louvière réduit à néant le Léopold Uccle (2-0) et s’assure la promotion, avec quatre points d’avance sur les Francs Borains.

C’est justement depuis cet exercice que les relations entre la RAAL et le RFB sont tendues. En cause ? Des scènes de violence survenues à la suite d’un envahissement de terrain par des individus, qualifiés de supporters louviérois, le 13 janvier 2018 au stade Vedette de Boussu (2-1).

Les années suivantes, la marche en avant des Vert et Blanc ne va jamais cesser, ou presque.

Trois titres en cinq saisons

En 2018-2019, la meute participe au tour final mais échoue en demi-finale de l’épreuve. En 2019-2020, malgré une excellente deuxième partie de saison, les sociétaires du Tivoli sont recalés par la crise du Covid. Bis repetita en 2020-2021 où le Coronavirus stoppe la compétition après quatre journées.

En 2021-2022, la suprématie louviéroise s’affirme. Dès la mi-mars, la RAAL La Louvière s’assure du titre en D2 ACFF et monte en N1. La saison suivante, La Louvière croit longtemps à la promotion en D1B avant de terminer le championnat à une jolie - mais finalement décevante - quatrième place. Un classement hélas insuffisant pour retrouver le football professionnel. La suite, on la connaît…

Forcément, les résultats sportifs parlent pour eux. Néanmoins, c’est véritablement en coulisses que les Verts sont les meilleurs. C’est bien simple : tout ce qui est annoncé par la direction est matérialisé.

La Wolves Academy, le centre d'entraînement et nouveau siège du club installé à Strépy-Bracquegnies, bénéficie désormais d’infrastructures professionnelles, dignes des plus grandes formations du pays. Le nouveau stade, financé sur fonds propres, dont le chantier a été lancé en mars dernier, va être inauguré l'été prochain.

Avec la Wolves Academy, les Loups bénéficient désormais d'un outil de travail extraordinaire. © RAAL La Louvière

Avec près de 800 jeunes, dans l’histoire footballistique locale, jamais un club de la région du Centre n’a compté autant de jeunes footballeurs que la RAAL actuelle.

La force de la RAAL, c’est aussi d’avoir été imaginée, à sa création, comme une véritable société plus qu’un club de football. L’organisation est la base de cette réussite. Depuis sa création en 2017, le club compte des employés, jeunes et compétents, actifs dans divers départements (administration, communication, marketing, infrastructures, etc.).

Avec plus de vingt équivalents temps plein, les Louviérois sont mieux structurés que d’autres équipes de l’élite. Avec son équipe et sa vision, Salvatore Curaba a tout simplement révolutionné la notion de club de football.

Rien ne semble impossible. La construction d’un nouveau stade, comme le retour de La Louvière en D1A sont des réalités bien plus que des projections. "Ce serait fantastique de rejoindre la Jupiler Pro League en 2027, pour le dixième anniversaire du club", sourit le chef de meute.

Ce rêve est permis. Et il en existe d’autres. Si la meute se rend bien compte qu’il va être difficile de déloger Anderlecht, Bruges, Genk et les autres mastodontes du football belge, les Loups sentent qu’il y a d’autres pistes à flairer. À la Wolves Academy, le sentier menant au football féminin trotte dans toutes les têtes. La Super League est un objectif pour les Louves, tout comme la perspective de disputer la Coupe d’Europe, dans le futur écrin vert et blanc, avec les filles.

Les Louves ont le vent en poupe : destination la Super League, avant la Coupe d'Europe. © RAAL La Louvière

Il reste maintenant à réussir là où de nombreux clubs échouent : sur la durée, à tous les niveaux. La question du financement est légitime. À l'heure où les capitaux et clubs étrangers investissent le football, cette éventualité est balayée par la direction louviéroise, estimant que l'institution doit rester dans le giron belge.

On le sait, depuis sept ans, le sponsoring est poussé à l'excès. Rares sont les clubs, même en divisions supérieures, à œuvrer aussi bien que la RAAL sur le terrain commercial. Seulement, même en bossant brillamment, d'autres revenus doivent être envisagés pour perdurer.

La solution la plus rentable consiste à devenir un détecteur et fournisseur de talents. Flairer les bons coups, à bas coût, pour ensuite les revendre aux plus offrants. Un défi de taille, dont rêvent finalement bien des structures, sans toutefois y parvenir.

Les Loups, quant à eux, gardent la tête froide. Avec la méthodologie qui les caractérise, ils semblent s'être fixés cette nouvelle ambition. Avec la sage prétention, à un moment ou un autre, d'y parvenir. Impossible n'est pas Louviérois.


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