De la Provinciale à la Pro League

En s'ouvrant les portes du monde professionnel en sept ans à peine, la RAAL a concrétisé un rêve fou. Pourtant, le plus grand exploit de la meute est ailleurs. Sur le petit banc, précisément.

Mars 2017. Tandis que les candidatures, des plus insolites aux plus prestigieuses, affluent sur les bureaux des dirigeants louviérois, la nomination de Frédéric Taquin au poste d'entraîneur principal fait l'effet d'une bombe.

Salvatore Curaba et Frédéric Taquin : l'un a fait une promesse, l'autre l'a réalisée.

À l'instar de Nicolas Baquet, l’adjoint appelé à le seconder auprès des Loups, Frédéric Taquin n'a qu'une maigre expérience de footballeur. Très tôt, le Carolo a mis sa carrière sportive de côté pour se destiner au coaching.

C’est au plus bas de l’échelle provinciale, sur les terrains brabançons du RC Sartois (qui a ensuite fusionné avec Villers Matima pour créer le RC Villers-la-Ville), que l’entraîneur s’est forgé au métier.

Il a multiplié les montées

"J’ai vécu des moments pénibles et des rencontres difficiles où la seule personne présente autour du terrain était mon épouse", se remémore-t-il. Pourtant, il trace sa route. Jusqu’à atteindre l’élite provinciale, en un temps record, accumulant les montées et les résultats probants avec Villers-la-Ville.

Lorsqu’il apprend qu’une nouvelle meute ambitieuse cherche un chef, pour une projection à long terme, il tente sa chance. Depuis ses débuts sur la touche de Sart-Dames-Avelines, l’homme est déterminé. Il veut se donner les moyens d’atteindre son rêve : devenir entraîneur professionnel.

Son audace est payante. À l’entretien d’embauche, son état d’esprit fait la différence aux yeux du président des Loups qui décèle en lui un meneur d’hommes, un leader idéal pour traverser les divisions et progresser au rythme du club. "Lorsque Salvatore m’a appelé pour m’annoncer son choix, j’étais à l’Allianz Arena de Munich", rembobine cet amoureux du Bayern, fervent du football allemand, adepte du jeu déployé par Pep Guardiola et Jürgen Klopp.

Dans la Cité des Loups et au-delà, le choix d'un jeune mentor, dépourvu d'expérience au niveau national, fait jaser. Personne n'imagine qu'un entraîneur issu de première provinciale puisse mener l’ambitieuse écurie louviéroise vers les cimes du football belge.

Cependant, Salvatore Curaba n'en démord pas : "Frédéric Taquin est le coach avec qui nous atteindrons le monde professionnel", prophétise-t-il lors de sa nomination. Le président se promet d'ailleurs de ne jamais tomber dans la facilité, en cas de période sportive compliquée, en limogeant l'entraîneur. "Il est important de garder le cap pendant les tempêtes. Frédéric sait qu’il peut compter sur moi, surtout dans les moments difficiles. Il a toute ma confiance."

Cela signifie-t-il que le mentor des Loups est éternel ? Pas vraiment. "Le jour où je sentirai que Frédéric ne peut plus progresser, qu’il n’est plus la personne idéale pour mener l'équipe au niveau le plus haut, je prendrai évidemment une décision forte", écrit le président. "Toutefois, je ne devrai même pas la prendre. C’est Fred, lui-même, qui prendra cette décision car il aime la RAAL. Personne n'est parfait mais le plus important est d'évoluer. Frédéric franchit des paliers à chaque saison et sa marge de progression est encore très grande."

Par deux fois, cependant, le public s’est imaginé la fin de l’ère Taquin. D’abord lors de la saison 2019-2020 où, ambitionnant le titre en D2 ACFF, la RAAL a été confrontée à un début de championnat chaotique.

Une funeste soirée d'octobre

Le soir du 19 octobre 2019, La Louvière tombe face à Stockay (1-3). La soirée est funeste, de bout en bout. Non seulement les Verts ne comptent que douze unités après neuf journées mais, en plus, ils sont boudés par leurs plus fidèles supporters. Avant le coup de sifflet final, à la suite d’une décision arbitrale litigieuse, Frédéric Taquin entre dans une colère noire. L’arbitre voit rouge et l’expulse, sous les huées d’un Tivoli désabusé.

Le matricule 94 traverse la première véritable crise sportive de son histoire. Au lendemain de la défaite, à travers un communiqué, le club indique "envisager toutes les pistes", en assurant redresser la barre "tous ensemble." Sous-entendu : remercier le coach représente l’ultime fusible. D’autres solutions existent avant d’en arriver à cette option radicale.

L’histoire a donné raison à l’équipe dirigeante. Cette année-là, avant de voir la compétition stoppée prématurément par la crise du Coronavirus, les Centraux ont relevé la tête pour se classer deuxièmes, à trois unités du leader. Hélas, la pandémie ne permettra pas aux Louviérois de résorber totalement leur retard, ni de disputer le tour final qui aurait permis de les propulser en N1.

En 2022-2023, la situation s’est répétée. Promue en Nationale 1, l’institution réalise un excellent début de compétition. Les ouailles du Taq’ se classent dans le trio de tête et se mettent à rêver d’une montée immédiate en D1B.

Hélas, la mauvaise fin d’année civile et le départ mitigé au sortir de la Saint-Sylvestre va déloger les Loups du podium, synonyme d’accession directe à l’échelon supérieur.

Victime des réseaux sociaux

Sur la place publique moderne, comprenez les réseaux sociaux, le coupable est tout trouvé : l’entraîneur. Il lui est, entre autres, reproché de perdre des points face aux concurrents directs à la montée (Francs Borains, La Gantoise U23, Liège, Maasmechelen, etc.), de ne jamais s’imposer dans les confrontations à enjeu, saison après saison, dès l’instant où la pression est trop forte. Taquin doit payer pour cette période trouble.

Dans une cohue médiatique généralisée, les attaques ad hominem pleuvent. Pourtant, en dépit des bourrasques, la RAAL garde la tête froide. C’est sur ces mêmes canaux médiatiques, où se déversent haine et méchanceté gratuite, que le président Curaba réaffirme son soutien envers l’entraîneur. "Salvatore m’a fait grandir en tant que manager. J’ai pu compter sur son appui dans les moments compliqués. Ce sont ces étapes qui m’ont fait grandir en tant qu’entraîneur professionnel", explique-t-il à la DH.

Frédéric Taquin n’est pas du genre à se débiner devant les critiques, même s’il reconnaît avoir vécu des moments éprouvants, voire blessants. "Pour réussir, il faut être capable de s’isoler du bruit extérieur. Je ne crois pas que Klopp ou Mourinho passent en revue les réseaux sociaux pour y lire les commentaires des supporters. Dans un premier temps, je l’ai fait mais c’est nocif, nuisible. Je me souviens d’un commentaire disant, avant même le début du championnat de D3 ACFF, que je ne tiendrais pas plus de trois mois à La Louvière."

Au fil du temps, il admet aussi s’être créé une carapace, conscient qu’au fur et à mesure de l’évolution du club dans la hiérarchie, les avis extérieurs seront toujours plus nombreux.

"En tribune ou devant la télévision, il y a autant d’entraîneurs que de spectateurs. Chacun est persuadé qu’à la place du coach, il ferait les bons choix. Je peux vous assurer que ce n’est pas un métier facile. Il y a effectivement la pression du public, du résultat."

L'humain au coeur des idées

Et d'enchaîner : "Il convient aussi de trouver le juste équilibre au sein du groupe. Les joueurs ne sont pas des pions que l’on place sur un terrain. Ce sont des hommes, des maris, des papas. Mon boulot, c’est aussi d’entretenir une osmose, une cohésion au sein du groupe. Même si c’est pour le bien du collectif, il n’y a rien d’agréable, sur le plan humain, à mettre sur le banc un joueur en méforme, avec le moral dans les chaussettes."

Parfois, le public et la presse lui prêtent un caractère prétentieux, voire hautain. "Ceux qui pensent cela ne me connaissent tout simplement pas", rétorque l’intéressé à La Dernière Heure. "Dès l’instant où l’on fait preuve d’ambition, qu’on les affirme et qu’on les réalise, les détracteurs parlent de prétention. Je peux vous garantir que je sais d’où je viens. J’ai grandi dans le football amateur, les pieds dans la boue. Les gens ne voient que la partie visible de l’iceberg. Ils ne se doutent pas un seul instant des sacrifices, des épreuves, des difficultés."

Il embraie : "Depuis que j’entraîne, même en P3 ou P4, j’entends des détracteurs dire que je suis trop court pour la division. Ces affirmations me motivent. De tels propos me boostent. J’ai toujours l’envie d’apprendre, d’évoluer, de travailler. Je ne me fixe aucune limite mais je ne veux pas brûler les étapes", souligne le futur breveté UEFA Pro.

N’en déplaise à ses détracteurs, avec trois titres remportés en sept ans, Frédéric Taquin a replacé La Louvière sur la carte du football professionnel en Belgique. Avec les crocs et ses convictions, un football basé sur la possession et l’offensive, il a démontré au Royaume qu’il ne faut pas nécessairement avoir joué au plus haut niveau pour se forger une réputation.

Salvatore Curaba, lui, a tenu parole.


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